Stress et phobie scolaire : « L’enfant est parfois victime d’une pression parentale insidieuse »

Difficile de trouver des statistiques qui établissent scientifiquement une hausse de la pression à la réussite ressentie par les élèves, à l’école comme dans le secondaire ou dans l’enseignement supérieur.

Pourtant, beaucoup de psys et d’acteurs de l’Education nationale que j’ai interrogés sur ce sujet pour un dossier du magazine L’Obs m’ont assuré constater une hausse des cas de « stress scolaire ». Patrice Huerre, pédopsychiatre, auteur notamment de La Prépa sans stress, écrit avec son fils Thomas, chez Fayard, et de Place au jeu ! Jouer pour apprendre à vivre, chez Nathan, est l’un d’eux. Choix de l’établissement, gestion des devoirs, voici quelques uns de ses conseils à l’attention des parents.

S.C. « Qu’est-ce que la pression scolaire? »

P.H. « Il y a différents types de pression scolaire: celle qui est ressentie par l’élève, subjective et très variable; celle que les parents ressentent eux-mêmes, notamment dans les établissements très élitistes, qu’ils répercutent ensuite sur leurs enfants; et enfin la pression “ambiante”, liée à la situation de l’emploi dans notre pays, à la peur du chômage.

Tous ces différents niveaux de pression peuvent être disjoints ou au contraire se cumuler, et seront plus ou moins forts suivant les profils des jeunes, et des parents. Quand ces 4 sources de pressions se conjuguent, ça fait beaucoup pour l’enfant.

Certains parents pourtant bien intentionnés ont parfois l’impression que leur enfant se met la pression “tout seul”, notamment sur les notes. Est-ce possible? Comment l’expliquer?

Effectivement, je reçois parfois dans mon cabinet des adolescents très stressés, jusqu’à la phobie scolaire, avec des parents qui se disent pourtant très respectueux de la liberté de leur enfant. Dans ce cas, l’enfant est parfois victime d’une pression parentale insidieuse qui s’est installée dans les toutes premières années de la vie. Ces parents-là oublient de dire que, très tôt, leur enfant a eu un emploi du temps de ministre, rempli d’activité sportives et culturelles censées lui permettre de s’épanouir. Et aussi une chambre pleine de très beaux jouets pédagogiques, pour lui permettre de s’éveiller vite, avec souvent ce secret espoir de nombre de parents contemporains: que leur enfant soit précoce, en avance sur les autres.

Si la pression scolaire s’exerce de manière frontale, soit le jeune décide de s’opposer, soit il décide de se soumettre, en attendant de devenir autonome. La pression clandestine, elle, est beaucoup plus dévastatrice. J’ai l’exemple d’une patiente de 40 ans dont les parents n’ont pas beaucoup investi les études, au bénéfice de ses frères. Aujourd’hui, mère à son tour, elle met une pression incroyable sur sa fille pour qu’elle fasse de belles études. C’est totalement contre-productif : la fille ne peut pas réparer la mère.

Pour certaines parents, leur enfant est un moyen de satisfaire leur ego. Une baisse des notes de leur enfant sera vécu comme un investissement déçu. S’il réussit bien son parcours scolaire, en revanche, l’enfant croulera sous les compliments. En conséquence de quoi, le jeune va se mettre une grosse pression pour devenir le meilleur enfant possible, et continuer de recevoir ces marques d’admiration. Car dans son esprit, cette admiration aura pris la place de l’amour parental. L’élève se sait admiré, mais l’enfant lui, ne sait pas s’il est aimé. C’est une situation qui se retrouve souvent chez les bons élèves.

Cette interview de Patrice Huerre a été réalisée en juin 2016 dans le cadre de mon enquête sur la pression scolaire, parue dans L’Obs du 1er septembre. Je la reproduis ici dans son intégralité, car il n’y en a qu’un court extrait dans le magazine (poke Ruffo). J’ai souvent eu l’occasion d’échanger avec Patrice Huerre pour des articles pour L’Etudiant ou L’Express. L’approche mesurée et bienveillante de ce spécialiste des adolescents me semble intéressante à entendre – surtout si comme moi vous avez des ados à la maison !

Que faire quand l’incompréhension s’installe?

Dans ce cas, je demande aux parents: si votre enfant « marchait » moins bien à l’école, scolairement parlant, est-ce que vous l’aimeriez moins? La réponse est ‘Non’, bien sûr! Je leur conseille donc de veiller à valoriser toutes les qualités de leur enfant et pas uniquement celles associées à la performance scolaire. L’humour, le don pour telle ou telle activité, la gentillesse…. Et surtout, je leur recommande de dire à leur enfant qu’ils l’aiment, tel qu’il est. Les parents me disent souvent “mais c’est évident !”. Peut-être pas pour l’enfant. Cette recommandation est valable à tous les âges, y compris par exemple au lycée quand le jeune est confronté à des choix d’orientation.

Quel est le risque si cette incompréhension demeure entre les parents et les enfants?

Le risque est grand que nous retrouvions ces jeunes dans nos cabinets, 25 ou 30 ans plus tard, perdus, quand ils découvriront que le métier qu’ils font ne leur plaît pas du tout. J’en rencontre beaucoup, de ces adultes de 35 ou 40 ans, souvent des femmes, qui ont fait tout ce qu’il fallait pour plaire à leurs parents, choisissant la « bonne » filière, la « bonne » école, pour se conformer à ce qu’elles pensaient être les attentes de leurs parents.

Si on veut éviter ce genre de situation, il faut garder à l’esprit que la niveau de liberté accordé par les parents à leurs enfants à chaque étape de leur orientation est primordial, que ce soit au collège pour le choix des langues, au lycée, pour le choix des options, l’année du bac pour les choix d’orientation dans l’enseignement supérieur.

Tout de même, difficile pour les parents de ne pas donner leur avis, fort de leur propre expérience professionnelle, et de leur connaissance du marché du travail…

Je ne dis pas qu’il faut laisser l’enfant choisir son orientation sans dialogue, éventuellement critique. Auprès de tel lycéen qui souhaite s’inscrire dans une école d’art mais qui ne va jamais voir une exposition, ou qui ne dessine pas du tout, il ne faut pas hésiter à souligner cette contradiction, par exemple. Mais les parents doivent comprendre qu’avoir un enfant qui construit sa vie et ses choix est un motif de satisfaction bien plus important que le fait qu’il ait décroché un diplôme de telle ou telle école prestigieuse. Je pense que pour réussir dans la vie, un jeune d’aujourd’hui n’a pas avant tout besoin d’un très bon diplôme obtenu dans une école de renom.

Pour vivre le mieux possible dans le monde qui les attend, il faut aux jeunes de l’ouverture d’esprit, de la curiosité, une réelle capacité d’adaptation aux changements, et de la confiance en eux.

Ceux qui s’en tireront le mieux sont les jeunes qui seront capables de vivre les nouveautés et les surprises comme des opportunités. C’est cet ensemble de qualités qui fera qu’ils seront capable de rebondir face à l’adversité.

Aux orties les diplômes?!

Non, bien évidemment! Je ne dis pas que les diplômes ne servent à rien : il est important d’avoir un socle de connaissances solides, mais le diplôme ne suffit pas. Si on ne les brident pas, tous les enfants sont capables de développer des compétences qui sont parfois méprisées par les adultes : la capacité à échanger via les réseaux, à chercher et trouver une information, rapidement… Tel jeune fan de jeux video dont les parents pensent qu’il est très lent pourrait les surprendre, s’ils prenaient le temps de regarder et de comprendre comment il joue, à quel point dans cet exercice il est capable de réactivité et de rapidité.

Face à la gestion des devoirs ou des révisions d’examen, nous parents ne savons plus toujours quelle est la bonne attitude à adopter : « marquer à la culotte », ou se montrer plus « cool », quitte à ce que l’enfant se « plante »? 

Sur ce sujet, il y a chez beaucoup de parents une confusion entre temps de travail et rendement, entre qualitatif et quantitatif. Si j’ai un conseil à donner aux parents, c’est de faire évaluer les stratégies d’apprentissage de leur enfant, dès le primaire. C’est un bon service à rendre à toute la famille, qui peut éviter beaucoup de tensions et d’incompréhensions autour des devoirs, et plus tard, des périodes de révision!

Il y a des enfants qui apprennent mieux le matin, d’autre le soir. Certains ont une mémoire visuelle, d’autre auditive. D’autres encore travaillent mieux sur la table de la cuisine, plutôt qu’à leur bureau. Or, les parents, notamment ceux qui ont bien réussi leurs études, veulent trop souvent imposer à leur enfant leur propres méthodes d’apprentissage. Ils ont fait des fiches pour réviser, donc leur enfant doit faire des fiches. Comme toujours, cela part d’une bonne intention, mais c’est une erreur car leur enfant ne fonctionne pas forcément comme eux.

Comment faire pour motiver un enfant qui n’est pas très intéressé par l’école?

L’image que les parents renvoient à leur enfant est très importante. S’ils rentrent le soir du travail en disant: “J’en ai marre, mon chef est un idiot, vivement les vacances!”, comment peuvent-ils espérer donner envie à leur enfant de se projeter dans une vie professionnelle qui semble si peu épanouissante ? Il ne s’agit pas simuler un épanouissement qui n’est pas au rendez-vous, mais de se modérer. 

« Si les parents souhaitent inscrire leur jeune dans un lycée très exigeant, par exemple, ou le pousser à aller dans une classe préparatoire d’élite, ils doivent d’abord s’assurer que le jeune “en a sous le pied”. Est-ce que la difficulté le stimule ou le décourage ? Un questionnement à ne pas négliger, faute de quoi, l’établissement d’élite peut se révéler un piège pour le jeune qui va rapidement perdre pied ».

Est-ce que cette pression scolaire augmente depuis quelques années, comme l’affirment beaucoup de professeurs et de psys? 

Tout est relatif. Quand il y a 50 ou 100 ans, les élèves étaient réveillés à l’aube pour étudier les humanités, travaillaient dans des classes mal chauffées et enduraient des punitions corporelles distribuées par les enseignants et les parents, on peut imaginer que la pression scolaire était très forte!

La perception de la pression, scolaire ou autre, est liée à ce qu’on est prêt à accepter de vivre à un moment donné. Elle est donc liée au niveau d’exigence individuelle et à l’époque. Ce qui a changé, c’est qu’autrefois la pression était liée à des objectifs de promotion sociale, les parents souhaitaient que leur enfant grimpe dans l’échelle sociale. Aujourd’hui, l’essentiel de la pression est liée à la peur des parents que leur enfant ne se fasse pas une place dans la société, même modeste, mais sécurisée. La pression est plus liée à l’angoisse de se mettre à l’abri. Une angoisse assez répandue chez les adultes, et en augmentation.

Et en même temps, il y a quand même un décalage entre cette inquiétude adulte, et celle des enfants. Quand on interroge les jeunes d’aujourd’hui, ils sont finalement plutôt optimistes. Inquiets pour l’avenir à titre collectif, mais pas nécessairement pour leur avenir personnel. Ils ont un état d’esprit ouvert et pas aussi négatif que l’imaginent les adultes. Notre société est entrée dans dans une période de transition où les adultes sont décontenancés par les changements du monde, et c’est cette inquiétude qu’ils répercutent sous forme de pression sur leurs enfants. Mais les jeunes, eux, sont globalement moins angoissés que leurs parents.

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s